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Sémiologie du cinéma :
La grande syntagmatique et au-delà

Cours global sur les mécanismes de production du sens : de l'épaisseur textuelle du plan à la grille macroscopique des agencements du montage.

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Cette synthèse globale fusionne l'étude micro-sémiologique (le plan, le signe, l'épaisseur informationnelle) et l'étude macro-sémiologique (le montage, la grande syntagmatique) de Christian Metz (Metz, 1968, 1973). Conçue pour les formateurs et enseignants d'àlaclé, elle offre une grille de lecture accessible et unifiée pour apprendre aux élèves à déconstruire méthodiquement le sens des images animées (Metz, 1968, 1973).

Mots-clés : Sémiologie structurale · Christian Metz · Grande Syntagmatique · Dénotation · Connotation · Énoncé complexe · Adieu Philippine · Nouvelle Vague

Introduction : Les bases structurales du langage filmique

Pour Christian Metz, si le cinéma est un langage sans langue, il n’en demeure pas moins un discours hautement structuré (Metz, 1968). Sa signification n'émane pas d'un dictionnaire figé ou de marques grammaticales préétablies, mais de la co-présence des signes au sein de l'image (l'axe paradigmatique) et de leur agencement linéaire au montage (l'axe syntagmatique) (Metz, 1968, 1973). L'ambition de la sémiologie est d'isoler ces structures pour comprendre comment le cinéma produit du sens sans pour autant calquer les règles de la parole verbale (Metz, 1968, 1973).

I. La strate élémentaire : La polyphonie informationnelle

Au niveau des signes et des codes, le cinéma se distingue de la langue par sa nature profuse, qualifiée de polyphonie informationnelle (Metz, 1973). Cette épaisseur textuelle repose sur la co-occurrence de plusieurs signes et codes, ainsi que sur l'usage simultané de cinq matières d'expression majeures (Metz, 1973) :

  • L'image en mouvement (Metz, 1973)
  • Les mentions écrites (Metz, 1973)
  • La parole (Metz, 1973)
  • Les bruits (Metz, 1973)
  • La musique (Metz, 1973)

Formule sémiologique

Pour résumer cette matérialité complexe, le cinéma se définit comme une diachronie de synchronies : une succession temporelle linéaire (le montage) de simultanéités spatiales et informationnelles (le plan) (Metz, 1973).

II. Le plan n'est pas un mot : L'énoncé actualisé

L'erreur des théories classiques de la « ciné-langue » était de considérer le plan comme l'équivalent d'un mot et la séquence comme une phrase (Metz, 1973). **Un plan n'est pas une unité de lexique virtuelle, c'est un énoncé actualisé, une assertion complète** (Metz, 1973). Metz formule cinq règles majeures pour caractériser cette différence fondamentale (Metz, 1973) :

  1. Le nombre infini : Les plans possibles sont en nombre illimité, contrairement aux mots répertoriés dans le dictionnaire fermé d'une langue (Metz, 1973).
  2. L'invention pure : Le cinéaste invente chaque plan au moment de la création, tandis que le locuteur d'une langue utilise des termes fixes préexistants (Metz, 1973).
  3. La saturation d'informations : Le plan livre une quantité d'informations indéfinie que la langue naturelle peine à décrire de manière exhaustive (Metz, 1973).
  4. L'indice d'actualisation : L'image d'un objet ne correspond pas au concept abstrait de cet objet ; elle affirme automatiquement sa présence réelle. L'image d'une maison signifie intrinsèquement : « Voici une maison » (Metz, 1973).
  5. Un art de la présence : Un mot s'éclaire par l'exclusion paradigmatique des autres termes du dictionnaire (Metz, 1973). Au cinéma, l'emprise visuelle du plan sature l'attention immédiate du spectateur (Metz, 1973). Les unités absentes n'agissent que très faiblement : le cinéma est un art de la présence pure (Metz, 1973).

III. L'axe des choix émergents : L'équation Dénotation / Connotation

Dans la langue naturelle, il est possible d'avoir un usage purement dénotatif, purement technique (Metz, 1973). **Au cinéma, il est rigoureusement impossible d'isoler la dénotation pure : la connotation accompagne systématiquement le plan du seul fait de sa mise en scène et de ses choix esthétiques** (Metz, 1973).

  • La Dénotation : C'est le premier niveau de signification (Metz, 1973). Il lie le signifiant visuel à la reconnaissance objective et littérale de l'objet (l'identification de ce qui est présent à l'écran) (Metz, 1973).
  • La Connotation : C'est le second niveau de signification (Metz, 1973). Elle s'approprie le bloc dénotatif complet pour en faire un nouveau signifiant et y adjoindre un sens second (un affect, une atmosphère, une portée idéologique) (Metz, 1973).

IV. Cas pratique en classe : Stagecoach (John Ford, 1939)

Pour faire expérimenter cette articulation dénotation/connotation aux élèves, l'analyse de la séquence de l'attaque de la diligence dans La Chevauchée fantastique de John Ford s'avère particulièrement probante (Metz, 1973) :

Niveau 1 : Dénotation Visuelle
Signifiant : Gros plan sur le visage d'un guerrier natif à cheval.
↓
Signifié littéral : Reconnaissance de l'objet géographique [Indien] (Metz, 1973).
↓
Niveau 2 : Connotation par la mise en scène
Signifiant second : Choix d'un objectif grand angle et brutalité du raccord de montage.
↓
Signifié connoté : Sentiment d'imminence dramatique et de [Menace] (Metz, 1973).

Ford applique la même mécanique sémiotique pour signifier la vulnérabilité des passagers (Metz, 1973). Le plan dénotatif montre une femme et un nouveau-né confinés dans l'habitacle (signifié littéral) (Metz, 1973). Par les choix esthétiques de la composition — le cadre de la fenêtre qui emprisonne les corps et l'obscurité intérieure opposée à la lumière crue du désert —, le plan connote immédiatement une [Situation sans espoir] (Metz, 1973).

V. L'axe des grandes unités : La Grande Syntagmatique

Ne pouvant pas établir de relations paradigmatiques stables entre des plans aux variations infinies, Christian Metz déplace son analyse vers les **grandes unités du film**, qu'il nomme les **syntagmes autonomes** (Metz, 1968, 1973). C’est à ce niveau macroscopique que les choix du cinéaste deviennent codifiables, car les formes de montage exploitables dans le cinéma narratif sont en nombre limité (Metz, 1973).

La Grande Syntagmatique de la bande-image répertorie ces agencements codifiés à l'aide d'un tableau structuré en dichotomies successives (un ou plusieurs plans, avec ou sans chronologie, narratif ou non narratif) (Metz, 1973).

VI. Modélisation textuelle : Les 5 syntagmes d'Adieu Philippine (1961)

L'ouverture du film emblématique de Jacques Rozier, *Adieu Philippine*, constitue le terrain empirique idéal pour observer la coexistence de ces différentes structures de montage et apprendre aux élèves à découper un film (Metz, 1968) :

1. Le syntagme en accolade

Temporalité : Achronologique (absence de consécution temporelle réelle) (Metz, 1968).

Analyse textuelle : Le film s'ouvre sur une succession rapide de plans contrastés montrant des aspects fragmentaires d'un plateau de télévision (musiciens qui s'accordent, techniciens en mouvement) (Metz, 1968).

Spécificité sémiotique : Les personnages ne sont pas individualisés et leurs gestes ne s'inscrivent pas dans une continuité dramatique vectorielle (Metz, 1968). Les plans sont regroupés selon une seule logique thématique : évoquer l'univers de la télévision (Metz, 1968). Le dénominateur commun est conceptuel (Metz, 1968).

Note sur le plan de chevauchement : À la fin de ce bloc thématique, un long plan montre le plateau puis se dirige vers un opérateur qui confie une mission à Michel, le héros (Metz, 1968). Ce plan appartient à la fois au brassage thématique initial et au déclenchement de l'action chronologique suivante : c'est un chevauchement sémiotique (Metz, 1968).

2. La séquence ordinaire

Temporalité : Chronologique linéaire discontinue (elliptique) (Metz, 1968).

Analyse textuelle : On suit Michel qui quitte le studio pour chercher une pièce manquante, traverse le hall, entre dans le camion-régie, puis revient sur le plateau avant de donner rendez-vous aux jeunes filles dans un café (Metz, 1968).

Spécificité sémiotique : L'action est unique et menée par des personnages clairement individualisés (Metz, 1968). Le montage procède à des ellipses mineures (des sauts dans le temps) pour éliminer les temps morts du trajet, sans briser la clarté de la continuité logique du récit (Metz, 1968).

3. La scène

Temporalité : Chronologique continue (absence d'ellipse diégétique) (Metz, 1968).

Analyse textuelle : Michel, Juliette et Liliane sont attablés dans un café et discutent avec le serveur puis entre eux (Metz, 1968).

Spécificité sémiotique : Malgré le morcellement visuel du champ-contrechamp qui montre alternativement les interlocuteurs, il y a une égalité absolue entre le temps de l'histoire (la fiction) et le temps de la projection (l'écran), héritée du théâtre (Metz, 1968). Si l'on remplaçait cette suite de plans par une prise de vue unique (un plan autonome), le sens littéral resterait inchangé (Metz, 1968).

4. L'insert diégétique déplacé

Temporalité : Chronologique (rupture de la concomitance temporelle directe) (Metz, 1968).

Analyse textuelle : Au milieu de la conversation au café, alors que Michel se vante d'être le pilier de la Télévision, un plan-flash s'intercale brutalement, le montrant assis seul et inactif à l'écart dans le studio (Metz, 1968).

Spécificité sémiotique : Ce plan unique est une enclave étrangère au contexte spatial immédiat (le café), mais il appartient pleinement à la diégèse du film (Metz, 1968). Son insertion hors de sa temporalité d'origine crée un contraste ironique et humoristique direct avec le mensonge présent du héros (Metz, 1968).

5. La séquence par épisodes

Temporalité : Chronologique hautement discontinue (forte contraction temporelle) (Metz, 1968).

Analyse textuelle : Le film résume toute une journée de dimanche passée par les trois personnages à travers trois brèves scénettes symboliques : les retrouvailles à la gare, une promenade dans un champ à la campagne, et l'observation des avions sur un terrain d'aviation (Metz, 1968).

Spécificité sémiotique : Une durée de plusieurs heures est condensée en quelques minutes par une volonté d'ellipse massive (Metz, 1968). Les épisodes, trop allusifs pour être autonomes, ne prennent leur sens que par leur mise en série (Metz, 1968).

Le rôle structurel du son : Jacques Rozier utilise ici une ponctuation visuelle brute (montage sec et ellipses spatiales) mais maintient la continuité du dialogue en voix off tout au long du segment (Metz, 1968). Ce procédé Nouvelle Vague accentue par antithèse la distance géographique des épisodes tout en garantissant la cohésion poétique et l'unité du bloc (Metz, 1968).

VII. Conclusion générale : Les 5 niveaux de code et l'acceptabilité

En guise de conclusion à l'analyse structurale, Metz ordonne la lecture d'un film selon **cinq grands niveaux de codification simultanés**, fournissant aux enseignants une boîte à outils didactique pour la classe (Metz, 1973) :

  1. Les codes de la perception : La capacité cognitive à reconstruire le mouvement et le relief à partir d'images plates (Metz, 1973).
  2. L'identification iconique et sonore : Savoir nommer et reconnaître les objets et les bruits du réel à l'écran (Metz, 1973).
  3. Les symbolismes culturels : Décoder les grilles de lecture partagées par la société (la symbolique des couleurs, les codes sociaux) (Metz, 1973).
  4. Les structures narratives : Comprendre la logique causale du récit, les archétypes et le découpage dramatique (Metz, 1973).
  5. Les systèmes proprement cinématographiques : Maîtriser les codes exclusifs du septième art (l'échelle des plans, les mouvements d'appareil, la grande syntagmatique) (Metz, 1973).
« Le cinéma n'est pas une langue : il ne possède pas de critères rigides de grammaticalité. Il évolue plus vite que les langues car il est un langage parlé par des artistes, régi par des critères d'acceptabilité socioculturelle et d'intelligibilité plastique. » (Metz, 1973)

Les audaces de la modernité (comme le plan-séquence qui intègre des découpages syntagmatiques sans aucune coupure visuelle, ou le cinéma dysnarratif) déplacent sans cesse les frontières du sens (Metz, 1973). En s'appuyant sur l'expressivité naturelle du monde, le cinéma s'enrichit d'une expressivité esthétique seconde : l'univers du connoté (Metz, 1973). C'est précisément cette liberté combinatoire et ce refus du formatage industriel qui font du cinéma un espace idéal d'éducation populaire, propice à l'éveil de la sensibilité et de la pensée critique (Metz, 1968, 1973).

Références et repères théoriques

  • Metz, C. (1968). Essais sur la signification au cinéma (Tome 1). Paris : Klincksieck. (Notamment les sections portant sur l'analyse textuelle d'Adieu Philippine, l'expressivité esthétique et le plan comme énoncé).
  • Metz, C. (1973). L'étude sémiologique du langage cinématographique. Dans *Cinéma, théorie, lecture* (textes réunis par Dominique Noguez). Paris : Klincksieck.
  • Odin, R. (1977). *Cinéma et production de sens*. Paris : De Boeck. (Sur les concepts d'image-sens et la théorie des pseudo-morphèmes).
  • Rozier, J. (1961). *Adieu Philippine* [Film]. Rome-Paris Films.
  • Ford, J. (1939). *Stagecoach* (La Chevauchée fantastique) [Film]. Walter Wanger Productions.