Émergence & contingence

BioGrid, la contingence et l'intégrale dramatique

Un petit jeu de cellules pour penser l'irréversibilité, la sensibilité aux conditions initiales et les conditions d'apparition du sens.

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Mots-clés : BioGrid · Jeu de la Vie · contingence · intégrale dramatique · émergence · temps · sujet pensant

Accéder à BioGrid : une application web et mobile pour observer comment des règles simples peuvent produire des histoires imprévisibles.

BioGrid est un petit jeu. Trois règles, une grille, des cellules qui naissent et meurent. On pose quelques points sur l'écran, on appuie sur lecture, et on regarde.

Ce qui se passe ensuite n'était écrit nulle part.

Les trois règles

Le Jeu de la Vie de John Conway, sur lequel BioGrid est construit, repose sur un principe d'une simplicité déconcertante. À chaque génération, chaque cellule de la grille évalue ses huit voisines immédiates et applique trois règles : une cellule vivante avec deux ou trois voisines survit, une cellule morte avec exactement trois voisines naît, dans tous les autres cas la cellule meurt ou reste morte.

Trois règles. Deux états. Une grille infinie.

Ce que ces règles produisent, personne ne le programme explicitement. Des oscillateurs qui clignotent indéfiniment. Des planeurs qui traversent la grille en diagonale, génération après génération, sans jamais s'arrêter. Des structures qui se reproduisent. Des configurations qui, parties d'un état ordonné, basculent vers le chaos, puis vers une stabilité inattendue. Conway lui-même n'avait pas anticipé la richesse de ce que ses règles allaient engendrer. Il avait posé des conditions. Ce qui en est sorti l'a surpris.

C'est ce qu'on appelle l'émergence.

La graine et l'irréversibilité

BioGrid propose une fonctionnalité qui mérite attention : la graine aléatoire. En appuyant sur un bouton, on génère une configuration initiale au hasard, avec une densité de cellules vivantes d'environ dix pour cent. Chaque graine est unique. Chaque graine produit une histoire différente.

Il y a là quelque chose de philosophiquement significatif.

La graine est un acte contingent. Elle aurait pu être autre. Une cellule à gauche plutôt qu'à droite, une ligne supplémentaire ou manquante, et tout ce qui suit se déroule différemment. Ce n'est pas une erreur du système. C'est sa condition fondamentale. La graine n'est pas le début d'une histoire prédéterminée. Elle est le moment où une infinité de possibles se réduit à un seul chemin, irréversible dès l'instant où la première génération est calculée.

L'irréversibilité est constitutive. On ne peut pas rembobiner le vivant. BioGrid le sait et propose tout de même un retour en arrière sur cinquante générations, mais c'est un retour dans l'histoire de cette grille, pas une annulation de la contingence initiale. La graine reste là, première cause d'une chaîne que rien ne pouvait prédire entièrement.

Ce que BioGrid dit du temps

Regarder BioGrid tourner, c'est observer un monde qui se déploie dans une direction unique. Chaque génération s'appuie sur la précédente. Ce qui s'est passé à la génération 12 conditionne ce qui sera possible à la génération 13. Il n'y a pas de chemin de traverse, pas de retour sans trace.

C'est une structure temporelle qui ressemble à celle d'un récit.

Dans un film, dans un roman, dans une classe, le temps ne revient pas. Le spectateur reçoit les événements dans un ordre que le dispositif impose. Ce qui a été vu à la troisième scène colore la réception de la quatrième. Ce qui a été dit à la vingtième minute pèse sur ce qui sera compris à la soixantième. L'histoire s'accumule.

C'est précisément ce que formalise l'intégrale dramatique : S(t) est la charge narrative accumulée jusqu'à l'instant t. Comme BioGrid, elle ne fait pas que compter des événements. Elle les pèse en fonction de ce qui précède, de ce qui a déjà été traversé. Une révélation à la fin d'un film ne vaut pas la même chose qu'au début, parce que tout ce qui précède lui donne son poids.

Le voisinage comme pression contextuelle

Les règles de Conway sont des règles de voisinage. La survie ou la mort d'une cellule dépend de son environnement immédiat. Une cellule isolée meurt. Une cellule entourée de trop de voisines étouffe. C'est entre ces deux extrêmes, dans une zone d'équilibre fragile, que la vie se maintient.

Ce rapport entre une cellule et son voisinage est structurellement analogue à ce que l'intégrale dramatique appelle C(t), le tenseur de contexte. C(t) est la pression que le monde exerce sur le personnage à chaque instant. Une pression trop faible et rien ne se passe. Une pression trop forte et tout s'effondre. C'est dans la tension entre l'action du sujet, V(t), et la résistance du monde, C(t), que quelque chose de significatif peut émerger.

BioGrid le montre visuellement. Les configurations les plus intéressantes ne sont ni les grilles pleines ni les grilles vides. Elles sont celles où la densité crée juste assez de friction pour que des structures stables puissent apparaître et se maintenir.

Ce que la graine aléatoire apprend

Il y a une expérience simple à faire avec BioGrid. Générer plusieurs graines aléatoires et les laisser tourner jusqu'à la stabilisation. Certaines s'éteignent rapidement. Certaines oscillent indéfiniment entre deux états. Certaines produisent des structures qui voyagent sur la grille pendant des centaines de générations avant de disparaître ou de rencontrer quelque chose.

Ce qui est frappant, c'est que des graines presque identiques peuvent mener à des histoires radicalement différentes. Déplacer une seule cellule dans la configuration initiale peut changer la trajectoire complète du système. C'est l'effet papillon appliqué à la grille. C'est ce que la théorie du chaos appelle la sensibilité aux conditions initiales.

Pour l'intégrale dramatique, cette observation a une implication directe. P(t|τ), le poids rétroactif, est cette sensibilité appliquée au récit. Un détail en apparence mineur dans les premières scènes peut, révélé à la fin, reconfigurer le sens de tout ce qui précède. Ce n'est pas un artifice narratif. C'est une propriété structurelle des systèmes qui accumulent.

BioGrid le démontre sans personnages, sans dialogue, sans intention. Avec des cellules qui ne savent pas qu'elles participent à quelque chose.

Ce que BioGrid ne peut pas faire

Il y a une limite à l'analogie, et elle est importante.

Dans BioGrid, les cellules n'ont pas de mémoire. Elles ne savent pas ce qu'elles étaient à la génération précédente. Elles n'anticipent pas. Elles n'interprètent pas. Elles appliquent les règles.

Un sujet pensant fait autre chose. Il accumule non seulement des états mais des significations. Il relit ce qui s'est passé à la lumière de ce qui arrive maintenant. Il est capable de ce que Freud appelait la Nachträglichkeit : l'après-coup, le recalcul rétroactif du sens. Une cellule de Conway ne revient pas sur sa génération 12 quand elle apprend quelque chose à la génération 50. Un spectateur de cinéma, si.

C'est précisément ce que P(t|τ) formalise dans l'intégrale dramatique, et ce qui distingue un récit d'un automate. Le récit a de la mémoire interprétative. BioGrid a de la mémoire d'état, et seulement cinquante générations.

Cette différence n'affaiblit pas la pertinence du modèle conwayien pour penser la dramaturgie. Elle la précise. BioGrid modélise les conditions matérielles de l'émergence : règles simples, friction contextuelle, sensibilité aux conditions initiales, irréversibilité du temps. Ce qu'il n'a pas, c'est le sujet qui relit. C'est là que le cinéma commence là où Conway s'arrête.

BioGrid comme objet de réflexion

Ce petit jeu a une utilité théorique réelle. Il rend visible, sans abstraction, ce que signifie produire de la complexité à partir de règles simples. Il montre que la contingence n'est pas un défaut à corriger mais la condition même de ce qui peut émerger. Il illustre que le temps est irréversible et que cette irréversibilité est ce qui donne aux événements leur poids.

Pour une recherche sur les conditions d'émergence d'un sujet pensant, c'est un point de départ concret. Pas une métaphore. Un modèle.

La question qui reste ouverte, et qui est peut-être la plus féconde, est celle-ci : à quel moment une grille qui applique des règles devient-elle quelque chose qui pense ? BioGrid ne répond pas à cette question. Mais il la pose avec une précision que peu de textes philosophiques atteignent.

Note

  • BioGrid est disponible comme application mobile et web. Son code source est ouvert.